Actualité: Bâtiments scolaires

Lier architecture scolaire et bien-être des élèves

Lier architecture scolaire et bien-être des élèves

SOMMAIRE DU DOSSIER

Ancien chef d’établissement, expert et consultant, Maurice Mazalto accompagne depuis des années des constructions ou des aménagements d’établissements. Contre les cours carrées, les couloirs-autoroutes et les classes auto-bus, il plaide pour une architecture qui veille au bien-être des élèves et réponde aux besoins pédagogiques actuels. Entretien.

Éduquer: Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce sujet de l’architecture scolaire?

Maurice Mazalto: C’était fin des années nonante, j’étais alors nommé dans un lycée qui nécessitait des travaux d’extension pour passer d’une capacité de 600 à 1300 élèves. On m’a demandé mon avis sur l’extension… J’étais incapable de répondre car je n’avais eu aucune formation sur le sujet. J’ai donc été amené à m’intéresser à l’architecture scolaire et à me demander ce qu’il fallait mettre en place pour permettre à tous les élèves et adultes de réussir leur enseignement.

Éduquer: Qu’avez-vous alors constaté?

M.M: L’architecture scolaire n’est jamais neutre. Les espaces sont la matérialisation de partis pris éducatifs, consciemment ou non. Les architectes, collectivités et communautés éducatives inscrivent leurs conceptions éducatives dans les pierres de l’école.

Éduquer: Quels sont les partis pris éducatifs qui dominent?

M.M: On bâtit une école pour deux missions: la transmission des savoirs par les apprentissages et la socialisation des personnes qui la fréquentent. Il est important de lire les espaces scolaires pour voir s’ils répondent à ces deux fonctions. Et l’on constate alors que la deuxième mission est bien souvent reléguée. Les parti pris qui existaient auparavant dans la construction des écoles ont eu tendance à séparer les espaces d’apprentissage et les espaces de socialisation.

La mission de socialisation a en revanche été soutenue par les pédagogies nouvelles qui ont mis l’accent sur le vivre-ensemble et la relation entre les jeunes adultes et jeunes et les jeunes entre eux, contribuant au bien-être des élèves. Il y a également une nouvelle donnée qui vient tout bouleverser: le numérique. Il a changé la donne puisqu’il est désormais possible de transmettre ou d’étudier seul dans n’importe quel espace. Cela a engendré de la porosité entre la mission d’apprentissage et la mission de socialisation.

Éduquer: Comment définissez-vous le bienêtre des élèves?

M.M: C’est une notion subjective qu’on ne peut pas mesurer de façon mathématique. Lorsque l’usager d’un espace l’«habite», par-là j’entends qu’il le considère comme son lieu privilégié, qu’il s’y sent bien, il peut éprouver du bien-être. Et ce bien-être passe par un tas d’éléments et de paramètres: la circulation, la signalétique, la cantine, les sanitaires.

Éduquer: Prenons l’exemple de la circulation… Qu’est-ce qu’une «bonne» circulation dans les écoles?

M.M: Si l’on regarde les écoles construites fin 19e début 20e , les bâtiments sont tout en longueur. Les salles de classes sont empilées et desservies par un immense couloir. Cela présente l’avantage d’être facile à construire. Mais les inconvénients sont nombreux. La circulation est dense dans ce couloir: les classes se croisent, certains élèves stationnent en attendant le début de leur cours, ce qui provoque des embouteillages, des bousculades et du bruit. Cela n’est pas favorable à un déplacement fluide et génère de l’agressivité et du stress. Il est également impossible de discuter dans ces couloirs, de se mettre à l’écart, car aucun dégagement n’est prévu. Une circulation efficiente doit être large, ponctuée de dégagements réguliers. Elle ne doit pas ressembler à une autoroute en ligne droite.

Éduquer: Autre élément important de l’architecture scolaire – la cour – qui semble très peu évoluer avec les années et qui illustre la proximité architecturale entre institution scolaire et carcérale…

M.M: Les élèves ont des activités et des besoins différents selon les âges et les genres dans l’espace de récréation. Certains veulent courir ou lire. D’autres échanger et parler. Il faut que toutes ces fonctions puissent cohabiter dans la cour, qu’il y ait divers «territoires». Or aujourd’hui, toutes les cours malheureusement se ressemblent: les bancs sont disposés en périmètre, il y a généralement 3 ou 4 marronniers. Ces espaces ne sont pas du tout favorables à l’échange, à la discussion et donc à l’exercice de la citoyenneté.

Éduquer: Vous suggérez de mettre en place des gradins dans les cours. Quels sont leurs bienfaits?

M.M: Observez les jeunes sur les bancs. Bien souvent, ils s’assoient sur le dossier et posent leurs pieds sur l’assise du banc. Un gradin répond à cette habitude. Les gradins sont en outre des espaces ouverts et accueillants en même temps. On peut s’asseoir et se lever quand on veut. En plus, il s’agit d’un dispositif peu onéreux. Il existe aussi des cabanes toutes faites, qui peuvent être disposées dans la cour et permettent de lire, de s’isoler.

Éduquer: Sur la question du genre, la géographe française Edith Maruéjouls considère que la meilleure des façons de garantir une égalité dans l’espace est de ne pas prescrire d’usage, comme celui du foot. Partagez-vous cette observation

M.M: J’ai pu constater que dans de nombreux établissements, l’espace récréatif est utilisé à 95 % par des garçons. Les filles y sont donc réduites au rôle de pom-pom girls au bord du terrain de foot. Elles n’ont pas d’espaces qui leur sont dédiés. Mais ce qu’il faut faire en priorité, c’est limiter l’espace du terrain de foot.

J’avais un jour suggéré à une école de faire un demi-terrain, avec un seul goal, sur lequel pouvaient jouer les deux équipes. Cette idée avait d’abord provoqué la désapprobation de l’équipe, qui l’avait ensuite adoptée.

Éduquer: Freinet, pédagogue du début du 20e siècle, a supprimé l’estrade. Qu’évinceriez-vous de la classe pour créer votre classe idéale?

M.M: Il n’y a pas de classe idéale ni de solution toute faite. Chaque école a son histoire… Mais je déplore aujourd’hui les classes-autobus, l’alignement devant le tableau – traditionnel ou digital, cela ne change rien – du maître. Aujourd’hui, des enseignants veulent faire travailler les élèves en groupe. Il existe un mobilier mobile sur roulettes qui facilite le travail en groupe, le savoir partagé. Le numérique a encouragé ce type d’installation modulaire.

Éduquer: Si la pédagogie influence l’architecture. Le contraire vaut-il aussi?

M.M: Une architecture différente ne va pas directement changer la pédagogie mais elle peut y contribuer. Par exemple, en supprimant les classes autobus, on change les façons d’apprendre. Mais les temps de l’architecture et de l’éducatif sont différents, sans parler des personnes qui font vivre. Il y a aussi un turnover des profs et les avancées de l’un en matière d’espaces peuvent être totalement effacées par un autre.

Éduquer: Un autre aspect important de l’architecture scolaire est le végétal. Où en est-on?

M.M: La nature a mauvaise presse à l’école… On regarde d’un mauvais œil la terre qui va tout salir. Mais peu à peu, on observe une prise de conscience de l’importance de la nature à l’école, et d’autant plus pour les citadins. En effet, c’est en connaissant la nature, en la côtoyant qu’on peut la respecter. J’ai travaillé avec la Ville de Paris qui aménage des «cours-oasis», qui consiste en des îlots végétaux au cœur des espaces scolaires extérieurs.

Éduquer: N’est-il pas nécessaire aussi de «faire le mur» pour éveiller les élèves à la nature? C’est ce que prônent notamment des pédagogies actives…

M.M: L’époque est à la pédagogie sécuritaire. Les collectivités sont assez partagées sur les barrières et les grillages.

Éduquer: Quel conseil donneriez-vous à une école qui voudrait améliorer son architecture scolaire. Par quoi faut-il commencer?

M.M: Plus les demandes sont précises, le cahier des charges complet, moins les établissements courent le risque que l’architecte ne verse dans l’esthétisme. Dans le cas des réhabilitations d’établissements plus anciens, c’est plus facile ou plus compliqué, c’est selon. Comme il s’agit d’espaces déjà habités, il est indispensable de questionner et d’associer les usagers, élèves et adultes pour pouvoir faire des propositions. De façon générale, il est essentiel d’associer les enfants et les adultes dans la conception des classes pour répondre au plus près aux projets pédagogiques des écoles et à l’histoire des écoles.

 

Manon Legrand, journaliste

ILLUSTRATION: Image issue du film Espace de Eléonor Gilbert.

ARTICLE SUIVANT


EN SAVOIR PLUS:

Maurice Mazalto, « Concevoir des espaces scolaires pour le bien-être et la réussite », L’Harmattan, Paris, 2017.

Maurice Mazalto, « Cours de récréation et espaces de détente au Collège et au Lycée »,Fabert, janvier 2013.

 


Espace de Eléonor Gilbert

« Espace » est un film réalisé par Eléonor Gilbert en 2014.

À l’aide d’un croquis, une petite fille explique comment l’espace et les jeux se répartissent lors de la
récréation, en particulier entre les garçons et les filles, et en quoi cela lui pose un problème au  quotidien.
Malgré ses différentes tentatives pour régler ce problème, elle ne trouve pas de solutions, ceci d’autant plus qu’il passe inaperçu pour les autres, enfants comme adultes, qui ne semblent pas être concernés. On découvre alors les subtilités d’une géopolitique de l’espace public à l’échelle d’une cour d’école.